Désinformation en santé sur les réseaux sociaux : mécanismes, biais cognitifs et enjeux

Les réseaux sociaux comme source d’information en santé chez les jeunes

Les réseaux sociaux se sont progressivement imposés, pour une part croissante de la population en particulier chez les jeunes comme un espace fréquemment mobilisé pour s’informer, y compris sur des sujets liés au sport, à l’alimentation et à la santé.

Plusieurs enquêtes récentes indiquent qu’une proportion importante des 15–25 ans déclarent consulter les réseaux sociaux pour s’informer. Cette pratique apparaît plus marquée chez les 22–25 ans et s’inscrit, selon différents baromètres d’usage (IFOP, Santé publique France, Eurobaromètre), dans une évolution où les plateformes sociales occupent une place croissante dans l’accès à l’information, avec une place relative moindre accordée aux sources institutionnelles ou médiatiques traditionnelles, sans pour autant s’y substituer systématiquement.

Ce déplacement ne relève pas uniquement d’un changement de support. Il transforme les conditions de visibilité de l’information, en redéfinissant les critères selon lesquels les contenus sont mis en avant. Sur les plateformes numériques, la diffusion des contenus repose principalement sur des signaux d’intérêt et d’engagement, et non sur une validation scientifique ou institutionnelle préalable.

Ce point est central.

L’économie de l’attention et la mise en visibilité des contenus santé

Pour analyser ces dynamiques, le cadre de l’économie de l’attention proposé par Davenport et Beck (2001) constitue un outil d’analyse pertinent.

Les plateformes organisent leurs systèmes de recommandation de manière à augmenter la probabilité qu’un contenu soit jugé pertinent par l’utilisateur. Cette « pertinence » est déduite de signaux comportementaux, tels que les interactions (likes, commentaires, partages), la rapidité des réactions et, pour certains formats, les modalités concrètes de consommation des contenus.

Instagram indique, dans ses communications publiques relatives au fonctionnement de ses recommandations, que le classement des contenus s’appuie notamment sur des indicateurs de popularité et d’interaction, et que, pour les Reels (vidéos courtes), les signaux liés à l’engagement et à la manière dont un contenu est visionné sont également pris en compte

(Instagram – How Instagram Ranking Works).

Concrètement, un contenu peut ainsi être largement amplifié parce qu’il retient l’attention. Pas nécessairement parce qu’il est juste.

Biais cognitifs et perception de l’expertise sur les réseaux sociaux

À ces mécanismes techniques s’ajoutent des biais cognitifs bien documentés.

L’effet de halo, décrit par Thorndike dès 1920, désigne la tendance à généraliser une impression globale positive ou négative à d’autres dimensions du jugement.

Dans les environnements numériques, où l’image, la mise en scène, le décor ou encore le montage occupent une place centrale, ce biais peut favoriser, dans certains contextes, des associations rapides entre :

  • la présence (aisance, esthétique corporelle, confiance perçue),
  • et la compétence (formation, expertise méthodologique, capacité à interpréter des données scientifiques).

Ce glissement n’est pas théorique. Il est régulièrement observé dans les domaines du sport, de la nutrition et de la santé.

Étude de cas : comment un contenu santé trompeur devient viral

Imaginons une vidéo de trente secondes intitulée :

« Arrêtez le cardio : voici le secret métabolique pour brûler du gras en dormant »

1. L’hameçon émotionnel

La promesse combine curiosité et crainte de « se tromper ». Ce cadrage favorise l’arrêt du défilement, augmentant mécaniquement l’exposition du contenu.

2. Le mirage de l’expertise (effet de halo)

Un intervenant athlétique, filmé dans un décor soigné, peut être spontanément perçu comme expert, y compris au-delà de son champ réel de compétence.

3. Simplification ou réinterprétation de résultats scientifiques

Le message invoque « une étude » accompagnée d’un chiffre spectaculaire. Or, une étude isolée ne suffit pas à fonder une recommandation. Les niveaux de preuve sont hiérarchisés, et une relation causale ne peut être déduite d’un résultat unique, comme le rappellent les référentiels de la Haute Autorité de Santé.

4. Biais de confirmation et impression de consensus

L’interaction avec ce type de contenu augmente la probabilité d’en voir apparaître des similaires. Une impression de consensus peut alors émerger. Non pas scientifique, mais sociale, liée à la répétition de contenus analogues dans le fil d’actualité.

Diffusion du faux et du vrai : ce que montre la recherche scientifique

Une étude de référence publiée dans la revue Science met en évidence une diffusion plus rapide et plus large des informations classées comme fausses que des informations vérifiées

(Vosoughi, Roy & Aral, 2018 – Science).

D’autres travaux ont montré que certaines émotions à forte activation — surprise, colère ou excitation — sont associées à une viralité accrue des contenus en ligne

(Berger & Milkman, 2012 – Journal of Marketing Research).

Ces résultats éclairent un point souvent sous-estimé : ce qui circule le mieux n’est pas nécessairement ce qui informe le mieux.

Pourquoi la santé est particulièrement exposée à la désinformation en ligne

Le sport, l’alimentation et la santé se prêtent facilement à des messages présentés comme universels (« ce qui marche pour tout le monde »). En pratique toutefois :

  • les recommandations reposent sur des niveaux de preuve,
  • l’interprétation d’une étude dépend de sa méthodologie, de la population étudiée, des doses utilisées et des limites identifiées.

Dans certains contextes de crise sanitaire, l’Organisation mondiale de la santé utilise le terme infodémie pour désigner une surabondance d’informations, y compris fausses ou trompeuses, susceptible d’influencer les comportements de santé (OMS – Infodemic).

À l’inverse, les plateformes peuvent aussi jouer un rôle positif dans certaines conditions. Notamment lorsqu’elles servent de relais à des campagnes institutionnelles identifiables, à des communautés de soutien structurées ou à des recommandations portées par des acteurs clairement qualifiés.

Des repères pour une évaluation plus informée des contenus

La vidéo (partie 1, partie 2 et partie 3) réalisée avec Justine (diététicienne) et Anthony (éducateur sportif) propose des repères directement mobilisables :

  • identifier les effets de halo,
  • interroger l’intention du message (vente, partenariat, notoriété),
  • examiner l’ouverture à la nuance et à la contradiction,
  • vérifier la formation et le champ de compétence des intervenants,
  • rechercher des sources explicites,
  • et croiser les informations issues de différents canaux.

Ces leviers individuels peuvent être complétés par des réponses collectives, telles que les régulations européennes (Digital Services Act), qui visent à renforcer la responsabilité des plateformes face à la circulation de contenus problématiques (Commission européenne – Digital Services Act).

Cinq questions pour analyser une information santé en ligne

  1. Qui parle, et quelle est sa formation dans ce domaine précis ?
  2. Quel est l’objectif principal du message (informer, vendre, recruter, susciter l’attention) ?
  3. Quelle forme de preuve est mobilisée (étude isolée, synthèse, recommandation institutionnelle) ?
  4. Le discours laisse-t-il place à la nuance, à l’incertitude ou à la discussion contradictoire ?
  5. L’information est-elle confirmée par d’autres sources identifiables et fiables ?

Conclusion : renforcer l’autonomie informationnelle en santé

Les réseaux sociaux ne sont ni intrinsèquement nocifs ni intrinsèquement vertueux. Ils constituent un environnement informationnel structuré par l’attention, au sein duquel interagissent des mécanismes techniques et cognitifs.

Dans les domaines du sport, de l’alimentation et de la santé, la mobilisation de repères analytiques clairs à la fois individuels et collectifs constitue l’un des leviers identifiés pour renforcer l’autonomie informationnelle.

Ce constat revient régulièrement dans les échanges avec des professionnels de terrain.

Et il mérite d’être pris au sérieux.

Ces articles pourraient vous intéresser

solitude-et-santé-mentale

L’impact de la Solitude sur la Santé Mentale

La solitude peut profondément influencer la santé mentale lorsqu’elle devient chronique. Elle peut favoriser le stress, l’anxiété, la dépression, l’estime de soi, etc. A travers cet article, vous comprendrez de quelle manière elle peut affecter un individu et les solutions

jeux-video-sante-mentale

L’impact des Jeux Vidéo sur la Santé Mentale

Les jeux vidéo influencent-ils notre santé mentale ? Entre effets positifs et risques potentiels, découvrez comment adopter une pratique plus équilibrée et profiter des jeux vidéo sans nuire à votre santé mentale.

SOS