Le financement de la prévention santé en France est au cœur des débats de politique sanitaire. Dans le cadre de la 1ère édition de la Semaine Nationale de la Prévention Santé (1er au 7 juin 2026), co-opérée par Make.org Foundation, une table ronde réunissait financeurs, industriels et acteurs associatifs autour d’une question centrale : qui paye la prévention, et jusqu’où va la responsabilité de chacun ?
L’Assurance maladie, le premier financeur, mais pas le seul.
La question du financement de la prévention en France a ouvert les échanges de façon directe. Samira Lehaine, présidente du Conseil de la CNAM, a rappelé d’emblée la réalité des chiffres. L’Assurance maladie représente 45 % des dépenses de prévention en France, couvrant à la fois des actions collectives et des actions individuelles, des remboursements d’actes, des politiques de dépistage et le financement de structures comme les centres d’examen de santé.
Ces centres, en particulier, méritent d’être mis en valeur selon elle. Ils permettent une prévention de proximité, accessible sans avance de frais, et orientée en priorité vers les personnes les plus éloignées du système de santé.
Mais la présidente du Conseil de la CNAM a aussi été claire sur les limites, dans un contexte de déficit structurel de la branche maladie de 17,4 milliards en 2024, avec une prévision à 21,2 milliards, l’Assurance maladie ne peut pas seule financer le virage préventif. « Elle ne peut supporter la totalité de la dépense pour assurer finalement ce virage préventif qui devient essentiel », a-t-elle résumé. Sa conclusion est qu’il faut impérativement travailler avec l’ensemble des acteurs de l’écosystème.
Les mutuelles : une proximité à mieux exploiter.
Stéphane Junique, président du Groupe VYV, premier acteur mutualiste de santé et de protection sociale en France, a nuancé l’idée d’une complémentarité qui passerait uniquement par les contrats collectifs en entreprise. Selon lui, réduire le rôle des mutuelles à ce canal serait trop restrictif. Pour lui, « Le risque, c’est qu’on ne puisse pas atteindre ceux qui n’ont pas été touchés par les dispositifs publics ».
La force des mutuelles résiderait dans la relation directe avec leurs adhérents, une relation qu’il qualifie de « beaucoup plus forte » que celle de l’Assurance maladie. Les mutuelles connaissent leurs adhérents, communiquent avec eux régulièrement et peuvent jouer un rôle de maillage contre le non-recours aux soins préventifs.
Il a également évoqué l’objectif du Groupe VYV de consacrer 2 % de ses cotisations à des actions de prévention, en lien avec des priorités de santé publique définies à l’échelle nationale, mais à condition que ces priorités soient effectivement définies et portées par les pouvoirs publics. Il a déploré l’absence de cap collectif clairement affiché. Pour lui, sans priorités partagées, les actions de prévention restent dispersées et difficiles à coordonner.
Il a aussi pointé l’existence d’outils de financement déjà disponibles mais sous-utilisés, comme le « haut degré de solidarité » dans certaines branches professionnelles qui correspond à une cotisation spécifique dédiée à l’action sociale et à la prévention, qui existe mais que ni les partenaires sociaux ni les entreprises n’exploitent suffisamment.
L’industrie pharmaceutique : financer sans se substituer.
Catherine Raynaud, directrice des affaires publiques de Pfizer France, a exposé la position de l’industrie pharmaceutique avec clarté. Pour elle, les laboratoires sont des acteurs de santé qui interviennent à plusieurs niveaux de la prévention, de la mise à disposition de médicaments et vaccins, à l’accompagnement des patients dans la gestion des effets secondaires, en passant par des programmes de dépistage et de formation des professionnels de santé.
Mais elle a tenu à fixer une limite en précisant que « L’industrie n’a ni vocation ni légitimité à se substituer aux pouvoirs publics ». Son rôle n’est pas de définir les priorités de santé publique ni de financer à la place de l’État. En revanche, dans le cadre d’une coalition organisée, les industriels « ont toute leur place » pour contribuer, à condition que le cadre soit « clair, légitime et utile ».
Elle a insisté sur la nécessité d’une stratégie globale, pas seulement centrée sur des pathologies, pour que les actions de prévention portées par l’industrie soient complémentaires et mesurables. Les enjeux transversaux comme le vieillissement, les comportements addictifs ou la santé mentale dépassant les territoires des pathologies traitées par les laboratoires.
L’hôpital privé : une prévention qui se fait sur fonds propres.
Le Pr Patrick Jourdain, directeur médical France de Ramsay Santé, leader européen de l’hospitalisation privée, a introduit une distinction structurante. Pour lui, la prévention secondaire (éviter les complications chez les malades) et la prévention primaire (éviter la maladie avant qu’elle apparaisse) ne relèvent pas du même modèle économique, ni des mêmes acteurs.
Sur la prévention secondaire, des progrès réels ont été faits. Il a cité l’exemple de l’insuffisance cardiaque. Grâce à la prise en charge coordonnée autour du patient, notamment portée par des infirmières de coordination, l’espérance de vie des malades a été multipliée par trois, et les hospitalisations répétées ont reculé.
Mais sur la prévention primaire, le problème est structurel. Selon lui, « Les hôpitaux font de la prévention sur fonds propres, avec des subventions ». Il n’existe pas de modèle économique pérenne pour financer la prévention à l’hôpital, contrairement à la vaccination où les acteurs (payeurs, indicateurs, résultats) sont clairement définis. Pour lui, ce modèle reste à inventer pour les établissements hospitaliers.
Il a également plaidé pour une approche qui commence tôt, dès l’enfance, dans les familles et les communautés, et pour des solutions numériques adaptées aux plus fragiles, notamment les patients âgés ou allophones, pour qui les applications standard ne sont pas toujours accessibles.
La Ligue contre le cancer : de l’associatif au réglementaire.
La représentante de la Ligue nationale contre le cancer a rappelé que l’association, fondée en 1918, s’est toujours inscrite dans une mission de prévention autant que de lutte contre la maladie. En 2025, ce sont 45 millions d’euros qui ont été alloués à la recherche, issus de la générosité des Français.
Mais la Ligue ne se contente pas de financer la recherche. Elle accompagne les malades (soins oncologiques de support, aide au retour à l’emploi, sevrage tabagique), intervient en prévention primaire (espaces sans tabac, alcool : consommation raisonnée), et dispose d’une commission sociale qui alloue des aides financières directes aux patients précaires.
Son ambition est de déployer un dispositif de labellisation des communes, le label « Ma Ville contre le Cancer » pour ancrer la prévention dans les politiques locales concrètes : urbanisme favorable à la santé, mobilités actives, cantines, végétalisation, équipements sportifs gratuits. Des villes comme Paris, Brest, Saint-Étienne et Colmar ont déjà été labellisées. L’objectif est que ce dispositif devienne à terme une réglementation nationale, comme ce fut le cas pour les espaces sans tabac.
La question ouverte : un modèle économique de la prévention est-il possible ?
La table ronde a posé frontalement une question que les acteurs du secteur contournent souvent. Peut-on calculer le retour sur investissement de la prévention ? Pour 1 euro investi, combien économise-t-on ?
Stéphane Junique a répondu que cela existe, mais que le modèle ne peut fonctionner qu’à long terme. Il a cité l’exemple de la sécurité routière où le passage de 11 000 morts à quelques milliers par an n’est pas venu de la sensibilisation seule, mais de l’obligation (ceinture de sécurité) et de la sanction. Ce changement culturel a été possible parce qu’une volonté politique forte l’a imposé.
Le constat partagé par l’ensemble des intervenants est que l’argent existe, mais qu’il est dispersé, mal coordonné, et souvent non évalué. Ce qui manque, ce n’est pas tant le financement que la coalition organisée pour le mobiliser et la définition collective des priorités vers lesquelles l’orienter.