Qui coordonne la prévention en santé ? Retour sur la deuxième question de la SNPS

Lors de la 1ère édition de la Semaine Nationale de la Prévention Santé (1er au 7 juin 2026), une table ronde a réuni des acteurs hospitaliers, institutionnels et de terrain autour d’une question structurante : comment assurer la coordination de la prévention santé en France ? Qui pilote, qui fixe les priorités, et comment articuler l’État, les territoires et les professionnels de santé ?

Coordination prévention santé en France : un constat partagé

La deuxième table ronde de la matinée a ouvert sur un diagnostic que plusieurs intervenants ont formulé de façon convergente : la France dispose d’une multitude d’acteurs engagés dans la prévention, mais elle manque d’une stratégie nationale claire, lisible, et dotée d’objectifs chiffrés.

Le Pr François Chollet, professeur de neurologie au CHU de Toulouse et président du comité Prévention de la Fédération Hospitalière de France (FHF), a été direct : « Nous sommes convaincus qu’il faut se placer derrière des objectifs de santé publique chiffrés. » Son modèle de référence : le premier plan cancer, lancé sous la présidence Chirac en 2003. Ce plan avait fixé un objectif précis réduire de 10 % la mortalité par cancer et c’est cet objectif qui avait permis de mobiliser les acteurs, d’orienter les ressources et de maintenir un portage politique fort dans la durée.

Sa conclusion : « Il y a cette nécessité de faire une cause nationale avec un portage politique majeur, avec une gouvernance claire et affichée. » Sans cela, les actions de prévention restent dispersées, non évaluées, et incapables de changer d’échelle.

Il a également posé la question du modèle économique : là où il existe comme pour la vaccination, où payeurs, indications, résultats et économies générées sont clairement identifiés les politiques fonctionnent. Là où il n’existe pas comme à l’hôpital, où la prévention repose sur des fonds propres et des subventions ponctuelles les progrès restent fragiles. « Ce modèle, dans les hôpitaux, il faut l’inventer. »

Des plans nationaux existent mais leur pilotage reste complexe

La représentante de la Direction générale de la santé a apporté un contrepoint utile : les politiques publiques françaises intègrent déjà des objectifs chiffrés. La stratégie décennale de lutte contre les cancers 2021-2030 vise ainsi à réduire de 60 000 par an le nombre de cancers évitables à l’horizon 2040, et à diviser par deux la proportion de personnes vivant avec des séquelles à cinq ans du diagnostic.

Elle a aussi rappelé que l’approche de monitoring-évaluation est déjà à l’œuvre au ministère de la Santé : pour chaque euro investi dans le programme national de lutte contre le tabac, les équipes évaluent un retour de 4 euros. Pour le programme VigilanS qui consiste à recontacter les personnes ayant fait une tentative de suicide après leur passage aux urgences, une réduction de 38 % du risque de récidive suicidaire a été documentée par Santé publique France.

Mais elle a reconnu la limite : si des indicateurs de résultats à long terme existent, ils ne permettent pas un pilotage opérationnel mois par mois ou semaine par semaine. Et l’attribution de l’impact d’une politique spécifique reste complexe, dans la mesure où les déterminants de santé sont multifactoriels logement, travail, environnement, inégalités sociales.

Sa réponse à cette complexité : l’approche interministérielle. La santé ne peut pas être l’affaire du seul ministère de la Santé. Chaque ministère doit comprendre en quoi les déterminants de santé le concernent directement : le ministère du Travail a intérêt à des salariés en forme, l’Éducation nationale à des enfants dont les compétences psychosociales sont développées, le ministère de l’Intérieur à une population moins exposée aux addictions. Elle a aussi annoncé la nomination d’un nouveau délégué interministériel à la santé mentale, en la personne du directeur général de la santé.

Les indicateurs d’impact : un besoin urgent

Le sentiment d’un manque d’outils d’évaluation a traversé la table ronde. « On manque cruellement d’indicateurs d’impact », a résumé l’un des intervenants. Les politiques de prévention sont trop souvent évaluées sur des indicateurs de moyens (nombre d’actions menées, nombre de personnes touchées) plutôt que sur des indicateurs de résultats (évolutions mesurables de comportements ou d’états de santé à long terme).

Cette difficulté est structurelle : la prévention agit sur des événements qui n’arrivent pas. Mesurer ce qui n’a pas eu lieu est, par définition, méthodologiquement difficile. Mais cette difficulté ne doit pas servir d’alibi à l’inaction évaluative. Le Pr Chollet a été clair : « La santé, c’est un investissement. Il y a un retour sur investissement. Il faut le prouver. »

Le Pr Chollet a avancé un ordre de grandeur pour ancrer l’argumentaire économique : un an d’espérance de vie en bonne santé supplémentaire, c’est 1,5 milliard d’euros de dépenses de santé en jeu. Un chiffre qui illustre l’enjeu financier considérable que représente la prévention pour les comptes publics.

La gouvernance territoriale : un chantier inachevé

Le second enjeu de coordination prévention santé évoqué est territorial. Le Pr Chollet a insisté sur un point souvent négligé : on ne peut pas faire de la prévention de la même manière dans toutes les communes de France. Les indicateurs de santé varient fortement d’un territoire à l’autre prévalence des maladies chroniques, espérance de vie, accès aux soins, inégalités sociales. La prévention doit donc se décliner localement, avec une gouvernance locale adaptée.

Or cette gouvernance locale reste encore insuffisamment structurée. Les acteurs existent Agences Régionales de Santé, CPAM, villes, professionnels de santé mais leur coordination n’est pas systématique. Les compétences santé des communes sont souvent exercées de façon informelle, sans cadre clair ni financement dédié.

La représentante de la Direction générale de la santé a rappelé l’apport des feuilles de route thématiques dans ce travail de territorialisation, comme celle sur le sommeil un déterminant majeur de santé longtemps ignoré des politiques publiques. Cette feuille de route mobilise aujourd’hui plusieurs ministères (Agriculture, Économie, Travail) pour modifier des habitudes collectives.

La Ligue contre le cancer : de l’associatif au réglementaire.

La représentante de la Ligue nationale contre le cancer a rappelé que l’association, fondée en 1918, s’est toujours inscrite dans une mission de prévention autant que de lutte contre la maladie. En 2025, ce sont 45 millions d’euros qui ont été alloués à la recherche, issus de la générosité des Français.

Mais la Ligue ne se contente pas de financer la recherche. Elle accompagne les malades (soins oncologiques de support, aide au retour à l’emploi, sevrage tabagique), intervient en prévention primaire (espaces sans tabac, alcool : consommation raisonnée), et dispose d’une commission sociale qui alloue des aides financières directes aux patients précaires.

Son ambition est de déployer un dispositif de labellisation des communes, le label « Ma Ville contre le Cancer » pour renforcer la coordination prévention santé dans les politiques locales concrètes : urbanisme favorable à la santé, mobilités actives, cantines, végétalisation, équipements sportifs gratuits. Des villes comme Paris, Brest, Saint-Étienne et Colmar ont déjà été labellisées. L’objectif est que ce dispositif devienne à terme une réglementation nationale, comme ce fut le cas pour les espaces sans tabac.

Le rôle clé des communes

La table ronde a mis en évidence le rôle croissant des communes dans la coordination prévention santé à l’échelle locale. Elles ont une connaissance fine de leur territoire, de leurs populations, de l’état de santé local. Elles exercent déjà des compétences préventives sans toujours le nommer comme tel : urbanisme favorable à la marche, végétalisation, mobilités actives, équipements sportifs, cantines scolaires.

De plus en plus de communes se dotent d’élus délégués à la santé — une évolution récente et significative. La Ligue contre le cancer accompagne ce mouvement avec son dispositif de labellisation « Ma Ville contre le Cancer », qui propose un répertoire de 30 à 32 actions opérationnelles. Les communes labellisées s’engagent à les mettre en place, sont accompagnées dans la démarche, et peuvent obtenir un label national à un, deux, trois ou quatre rubans selon leur niveau d’engagement.

L’objectif affiché : que ce dispositif, comme les espaces sans tabac en leur temps, devienne à terme une norme nationale portée par l’État.

Compétences psychosociales : la prévention qui commence à l’école

Un élément concret et documenté a été introduit dans les échanges : le programme des compétences psychosociales. Ces compétences savoir dire non, avoir confiance en soi, gérer ses émotions, entretenir des relations positives sont reconnues par l’OMS comme des déterminants majeurs de santé. Elles se développent essentiellement dans l’enfance et l’adolescence.

La Direction générale de la santé a présenté ce programme comme un exemple réussi d’approche interministérielle : il se déploie non seulement à l’école mais aussi dans les centres de loisirs, avec l’Éducation nationale comme partenaire central. Un enfant qui développe ces compétences apprend mieux, est moins exposé aux addictions, et dispose d’une meilleure santé mentale à long terme.

C’est précisément dans cette fenêtre l’adolescence, la jeunesse que se joue une grande partie de la prévention en santé mentale.

Ces articles pourraient vous intéresser

PRÉPSY ACTU

Prépsy Actu Mai 2026

Ce #prepsyactu revient sur les actualités majeures du mois de mai 2026 : IA conversationnelle, expositions, schizophrénie, IA et emprise psychologique, etc.

SOS