Le passage à l’action, défi central de la prévention.

Lors de la 1ère édition de la Semaine Nationale de la Prévention Santé (1er au 7 juin 2026), co-opérée par Make.org Foundation, une table ronde a réuni médecins généralistes, représentants institutionnels et acteurs du numérique autour d’une question de terrain : quelles politiques de prévention atteignent réellement les populations et pourquoi certaines échouent là où d’autres réussissent ?

Ce qui marche : des politiques de santé avec un modèle clair.

La Dr Patricia Minaya Flores, cheffe du service évaluation en santé publique à la Haute Autorité de Santé (HAS), a ouvert la table ronde en partant d’un constat positif souvent minimisé. En effet, certaines politiques de prévention en France fonctionnent très bien et leurs résultats sont mesurables.

Le premier exemple cité est celui de la lutte contre le tabac. La France est passée de 30 % de lycéens fumeurs à 6 %, une chute considérable qui résulte d’une combinaison d’actions (hausse du prix, paquets neutres, espaces sans tabac, substituts nicotiniques, accompagnement au sevrage…). Le tabac est responsable de 15 % des maladies évitables et réduire sa consommation a donc un effet direct sur l’apparition des cancers, les maladies cardiovasculaires et de nombreuses autres pathologies.

Le deuxième exemple est celui de la vaccination. Chez les nourrissons, les taux sont très élevés depuis le renforcement du calendrier obligatoire en 2018. La vaccination HPV, déployée au collège avec une prise en charge à 100 %, progresse régulièrement ; l’’objectif étant d’atteindre 80 % de couverture en 2030, un seuil qui permettrait de prévenir la quasi-totalité des cancers du col de l’utérus liés aux papillomavirus.
Ce qui explique le succès de ces politiques de santé ? Elles répondent toutes à un modèle lisible, à savoir un payeur identifié, une indication précise, un résultat attendu et mesurable et pour la vaccination, une obligation qui a levé les barrières d’inertie. Là où ce modèle n’existe pas, les politiques de santé sont à la peine.

Ce qui ne marche pas encore : la vaccination des soignants, la sédentarité, le sommeil…

La Dr Minaya Flores n’a pas éludé les angles morts. La vaccination contre la grippe des soignants reste à un niveau insuffisant, malgré les recommandations. La HAS a mis en consultation publique une proposition d’obligation vaccinale pour les personnels des EHPAD, signe que la sensibilisation seule ne suffit pas dans certains contextes à risque.

La Dr Sophie Sun, médecin généraliste en maison de santé pluriprofessionnelle et secrétaire générale adjointe du Collège de la Médecine Générale, a complété ce tableau depuis son expérience de terrain. Dans son cabinet, les patients connaissent bien les dépistages organisés, le suivi de grossesse, les vaccins de l’enfant, l’alimentation et l’activité physique. Mais ils sous-estiment encore les effets de la sédentarité, souvent confondue avec l’absence d’activité physique, alors qu’il s’agit d’un facteur de risque autonome et le sommeil, dont les patients « ne parlent pas beaucoup ».

Elle a aussi pointé un paradoxe fréquent dans les consultations de dépistage. Un patient informé ne fait pas nécessairement le dépistage. Il perçoit les risques, mais le passage à l’acte est bloqué par d’autres facteurs comme le manque de temps, la représentation de la maladie comme quelque chose qui « arrive aux autres », les injonctions professionnelles ou simplement difficulté à formuler une inquiétude.


L’information ne suffit pas : le cas Doctolib.

C’est précisément sur cet écart, entre savoir et faire, que Margaux Ceccaldi, directrice Prévention chez Doctolib, a centré son intervention.

Pour elle, les programmes de prévention français sont bons. Ils sont bien conçus, bien ciblés, documentés. Ce qui manque, ce n’est pas l’information, c’est le passage à l’action. « Il ne suffit pas d’avoir l’information pour passer à l’action », a-t-elle résumé car « les cerveaux sont sursollicités, les messages de santé se noient dans le flux informationnel, et les bonnes intentions restent souvent des intentions ».

Doctolib a développé deux approches pour réduire cet écart. La première autour de campagnes de prévention ciblées, poussées aux bons moments. Quand une personne ouvre l’application pour prendre un rendez-vous pour elle-même ou pour ses proches, elle est dans un état d’esprit favorable à recevoir un message de santé. Ce contexte de réceptivité changerait tout. La seconde repose sur les rappels de prévention automatisés. Pour chaque programme de prévention existant (rendez-vous obligatoires de l’enfant, dépistages organisés, bilans de santé…) Doctolib automatise le rappel et propose une prise de rendez-vous directe. Cette méthode aurait généré plus de 1,5 million de rendez-vous de prévention.

La confiance : ce que les chiffres ne capturent pas.

La Dr Sophie Sun a apporté un contrepoint essentiel au discours sur l’automatisation et le numérique en précisant que le lien humain reste irremplaçable dans la prévention.

Ce qui permet réellement à un patient de dire que « ça ne va pas », de parler de sa consommation d’alcool, d’évoquer une dépression naissante ou des difficultés sexuelles, c’est la relation de confiance avec son médecin. Une confiance qui ne se décrète pas, qui se construit dans le temps, lors de consultations répétées, et qui est attachée à une personne, pas à une multitude d’interlocuteurs.

Elle a insisté sur le fait que cette relation ne concerne pas seulement le médecin traitant, mais l’ensemble des soins primaires (pharmacien, infirmier, sage-femme…). D’après elle, la présence de médecins généralistes dans un territoire augmenterait l’espérance de vie plus que celle de n’importe quelle autre spécialité médicale.

Cette dimension relationnelle de la prévention est difficile à financer, difficile à mesurer et pourtant centrale. Les patients les plus précaires, les plus isolés, les plus fragiles ont le plus besoin de prévention et sont précisément ceux pour qui le numérique et l’automatisation ne suffisent pas. Ils ont besoin d’un professionnel qui les connaît, qui les suit et qui sait identifier les signaux faibles.

La question de la coercition : informer, accompagner ou contraindre ?

La table ronde a posé une question délicate, introduite de façon délibérément provocatrice par Alexandre Kouchner, le modérateur : faut-il, à un moment, accepter une part de contrainte dans la prévention ?

L’hypothèse avancée est que si une personne est informée, dispose des moyens d’accès, et ne réalise pas les actes de prévention recommandés, et que cette inaction entraîne des soins coûteux, peut-on envisager un système de bonus-malus sur la prise en charge ?

La Dr Minaya Flores a répondu avec des arguments de santé publique. Les équipes de la HAS n’ont pas la preuve qu’un tel système serait efficace. Pire, il risquerait d’accentuer les inégalités sociales, en pénalisant ceux qui n’ont précisément pas eu accès à l’information ou aux dispositifs de prévention. La double peine serait de ne pas avoir été rejoint par les programmes publics, puis être sanctionné pour ne pas y avoir participé.

Le Pr Chollet a été plus nuancé en refusant le malus, mais en proposant un bonus pour ceux qui s’inscrivent dans un parcours de prévention comme une réduction du ticket modérateur

La Dr Sophie Sun a rappelé que la contrainte peut fonctionner dans des cas précis comme l’obligation vaccinale pour les enfants est un exemple clair et dont les résultats sont incontestables. Mais elle a aussi cité la vaccination obligatoire des soignants lors du Covid-19 comme un contre-exemple. Mal conduite, elle a généré des résistances et produit des effets adverses. Pour elle, la contrainte, pour être efficace, devrait s’appuyer sur des preuves scientifiques solides et une légitimité construite avec les acteurs concernés.


Startups et innovations : passer à l’échelle reste le défi.

Le Pr Patrick Jourdain (Ramsay Santé) a conclu les échanges sur les solutions qui permettent de changer les comportements au quotidien. Il explique que la Fondation Ramsay Santé accompagne des dizaines de startups en santé préventive via un dispositif d’incubation dédié.

Il cite comme exemple une solution numérique simple, qui peut sauver des vies, comme une application d’aide à l’utilisation des diffuseurs pour les enfants asthmatiques qui parfois ne savent pas bien utiliser leur dispositif d’inhalation.

Mais il a pointé une limite récurrente. Là où beaucoup de solutions fonctionnent à petite échelle, peu passent à l’échelle nationale. Les obstacles sont multiples (réglementaires, économiques, culturels…) et les solutions numériques ont des angles morts car les patients âgés lisent mal les petits caractères, certains n’ont pas de smartphone, d’autres ne lisent pas couramment le français.

Pour le Pr Patrick Jourdain, la prévention de demain sera hybride, elle combinera l’automatisation pour gagner du temps sur les actes de prévention routiniers et le lien humain pour atteindre ceux que le numérique ne rejoint pas. « Faire du patient notre meilleur collègue », c’est-à-dire l’associer activement à sa propre prévention est la direction à prendre, a-t-il conclu.

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