Enjeux d’accès aux soins et continuité des parcours en psychiatrie et en addictologie
Les premières consommations de substances psychoactives s’installent fréquemment au cours de l’adolescence et, si elles demeurent souvent ponctuelles, une part significative évolue vers des usages réguliers aux conséquences durables. À 17 ans, 25 % des jeunes fument quotidiennement du tabac, 8 % présentent une consommation d’alcool problématique et 7,4 % un risque élevé d’usage problématique de cannabis. Au-delà des substances, les addictions comportementales —jeux vidéo, jeux d’argent, usages problématiques des écrans — concernent également une proportion croissante de jeunes et font l’objet d’une attention accrue en raison de leurs effets potentiels sur le développement cognitif et social [1].
Parallèlement, entre 63 % et 75 % des troubles psychiques émergent avant l’âge de 25 ans. Chez les 18-24 ans, la prévalence des épisodes dépressifs a presque doublé en quatre ans, passant déjà de 11,7 % en 2017 à 20,8 % en 2021 [2]. Cette période de la vie représente une fenêtre d’intervention déterminante, au cours de laquelle le repérage et l’intervention précoce peuvent prévenir la chronicisation des troubles psychiques et addictologiques [3].
En effet, la plupart de ces jeunes font face à une situation de double diagnostic ou encore de pathologies duelles définit comme : la présence, chez une même personne, d’un ou plusieurs troubles psychiques associés à une ou plusieurs conduites addictives. Ces deux difficultés ne s’additionnent pas simplement : elles s’alimentent l’une l’autre, se renforcent mutuellement et rendent la situation plus complexe à comprendre comme à soigner [4]. La prise en charge de cette situation chez les jeunes interroge de plus en plus l’organisation du système de soins, encore largement structuré en silos distincts entre psychiatrie et addictologie, et pose la question de la continuité et de la cohérence des parcours de soins et d’accompagnement [5].
Une demande croissante face à des dispositifs saturés
Les structures de première ligne, centres médico-psychologiques (CMP) et consultations jeunes consommateurs (CJC), font face à une pression sans précédent. En psychiatrie adulte, plus de la moitié des établissements proposent un accès aux soins ambulatoires dans un délai de 1 à 4 mois. En psychiatrie de l’enfant et de l’adolescent, les délais sont plus longs : près de la moitié des établissements annoncent des délais de 5 mois à plus d’un an en ambulatoire, et l’accès à l’hospitalisation peut également prendre plusieurs mois, voire jusqu’à un an dans certains cas [6].
Si cette tension est largement documentée en psychiatrie, elle concerne également le champ de l’addictologie, confronté à une demande croissante liée à la prévalence élevée des conduites addictives chez les jeunes.
Les CJC se déroulent principalement au sein des Centres spécialisés d’accompagnement et de prévention en addictologie (CSAPA), font face à une forte sollicitation. La prise en charge qu’elles proposent aux jeunes, repose sur des accompagnements pluridisciplinaires, globaux et souvent prolongés, mobilisant durablement les équipes et limitant les capacités d’accueil. Devenues des structures pivots de la prise en charge des jeunes en addictologie, elles concentrent ainsi une part importante des besoins, dans un contexte global de tension et de fragmentation du système de soin. Également, les évolutions du dispositif des CJC illustrent les difficultés persistantes d’accès aux soins pour les jeunes, nécessitant le développement de modalités d’intervention adaptées [7].
Dans ce contexte de saturation, les patients présentant une pathologie duelle, dont la prise en charge nécessite une approche prolongée et coordonnée, se trouvent dans une position particulièrement défavorable.
Un système de soins encore cloisonné
L’organisation actuelle du système repose sur une distinction encore marquée entre psychiatrie, centrée sur les troubles mentaux, et addictologie, orientée vers les consommations abusives. Or, les pathologies duelles requièrent une articulation étroite de ces deux dimensions. L’Inserm soulignait, dès 2014, que la comorbidité avec des troubles psychiatriques était majeure dans les demandes de prise en charge addictologique chez les jeunes [8]. Le cloisonnement génère des orientations successives entre structures, des prises en charge partielles et une difficulté à appréhender la situation dans sa globalité. Certains patients se retrouvent ainsi dans des situations dites « interstitielles », à la frontière des dispositifs existants, sans ancrage stable dans les soins.
Des parcours complexes et peu lisibles, particulièrement pour les jeunes de 16 à 25 ans
Au-delà du cloisonnement institutionnel, les parcours se caractérisent par leur manque de lisibilité : hétérogénéité des critères d’admission, coordination insuffisante entre acteurs, déficit d’information accessible et inadéquation entre l’offre et la complexité des besoins. Ces facteurs favorisent les ruptures de parcours, voire le non-recours aux soins ; alors même que, seulement 750 000 à 850 000 des 1,6 million de jeunes souffrant d’un trouble psychique bénéficient des soins nécessaires [8]. Les jeunes âgés de 16 à 25 ans sont particulièrement exposés à ces discontinuités, à un moment charnière de leur trajectoire : transition entre pédopsychiatrie et psychiatrie adulte, entre dispositifs de protection de l’enfance et droit commun, et instabilité sociale (logement, scolarité, emploi) qui complique le maintien dans le soin.
Vers une approche intégrée : le programme Contact 2.0
Face à ces constats, la littérature scientifique converge vers un consensus : la prise en charge des pathologies duelles ne peut être efficace que si elle repose sur une prise en charge simultanée par les acteurs de la psychiatrie et de l’addictologie et centrée sur les besoins de la personne.
Cette approche intégrée repose sur des leviers complémentaires comme le renforcement de la coordination interprofessionnelle, le développement de réponses articulant les deux secteurs, la mise à disposition d’outils facilitant l’orientation, et le soutien aux dynamiques de réseau à l’échelle territoriale.
Pour les jeunes de 16 à 25 ans, ces leviers se heurtent à une réalité persistante : psychiatrie et addictologie demeurent deux secteurs qui peinent toujours à construire des réponses communes autour d’une même situation clinique.
C’est précisément à cet enjeu de décloisonnement que répond le programme Contact 2.0. En agissant à l’interface des deux secteurs, il vise à renforcer l’interconnaissance entre professionnels, à améliorer la lisibilité des ressources territoriales et à diffuser des connaissances accessibles sur les pathologies duelles. L’objectif est de construire des réponses plus cohérentes et adaptées à la complexité des situations rencontrées par les jeunes de 16 à 25 ans, à un moment charnière de leur trajectoire de vie.
Références
[3] McGorry, P., et al. (2024). Prevention, early intervention and youth mental health: Time for a global shift. The Lancet Psychiatry.
[4] Benyamina, A. (2018). Pathologie duelle : actualités et perspectives. Annales Médico-Psychologiques, revue psychiatrique, 176(8), 742–745.
[5] Bartoli, A., Gozlan, G. (2022). Cocréation de valeur pour une meilleure prise en charge des jeunes en situation de double diagnostic. Politiques & Management Public, 39(3), 417–438.
[6] Fédération Hospitalière de France. (2023). Enquête sur les délais d’accès aux soins psychiatriques.
[8] Institut national de la santé et de la recherche médicale. (2014). Conduites addictives chez les adolescents : usages, prévention et accompagnement. EDP Sciences.